Créer son entreprise est une chose, la faire durer en est une autre. C’est ce constat, documenté par plusieurs études nationales, qui a été au cœur d’une rencontre régionale organisée récemment à Agadir par l’Association Entrelles-Entrepreneures Souss-Massa, en partenariat avec le Center for International Private Enterprise (CIPE). Objectif affiché : poser les bases d’un programme régional dédié à la pérennisation et au développement des très petites et moyennes entreprises dirigées par des femmes, pour la période 2027-2031.

Une progression en trompe-l’œil

Sur le papier, les indicateurs semblent aller dans le bon sens. Selon le rapport annuel de l’Observatoire marocain de la TPME, portant sur la période 2023-2024, la quasi-totalité des régions du Royaume a enregistré une hausse du nombre d’entreprises dirigées par des femmes. Mais ce chiffre masque une réalité plus contrastée : selon la Banque mondiale, seules 12,3% des entreprises marocaines sont détenues par des femmes, une proportion qui reste concentrée sur la phase de création, bien plus que sur les étapes suivantes du cycle de vie des entreprises.

Dans le Souss-Massa, la photographie régionale confirme cette tendance nationale. Les femmes n’y dirigent qu’environ 12,2% des entreprises actives, soit près de 2 657 structures, alors même qu’elles sont présentes dans des secteurs aussi variés que l’agriculture, le tourisme, l’artisanat, les services ou l’économie sociale. Le véritable défi, souligné à plusieurs reprises lors de la rencontre agadirie, ne réside donc pas dans la capacité des femmes à se lancer, mais dans celle de leurs entreprises à franchir le cap des dix années d’existence.

La limite d’âge, un obstacle inattendu

Parmi les freins identifiés, une contrainte réglementaire revient avec insistance : la limite d’âge fixée entre 40 et 45 ans pour l’accès à certains crédits dédiés à l’entrepreneuriat. Un seuil pensé à l’origine pour cibler les jeunes diplômées ou les primo-créatrices, dans une logique d’insertion professionnelle, mais qui se révèle pénalisant pour un public bien réel : celui des femmes qui se lancent dans l’entrepreneuriat plus tardivement, souvent après avoir assumé des responsabilités familiales.

Cette limite d’âge exclut de fait des entrepreneures expérimentées, parfois à la tête de projets solides, mais qui ne peuvent plus prétendre aux dispositifs d’appui existants au moment précis où leur entreprise aurait besoin de nouveaux financements pour grandir. S’y ajoute une autre difficulté, plus structurelle : l’absence de distinction, dans l’octroi des garanties bancaires, entre le profil individuel de la porteuse de projet et l’entité juridique qui porte l’activité. Une confusion qui complique l’accès au crédit des entreprises matures, dont les dirigeantes ont déjà mobilisé l’essentiel de leurs fonds propres et de leurs garanties personnelles.

Un fonds régional de 10 millions de dirhams

Pour desserrer cet étau, la région Souss-Massa a mis sur la table une proposition concrète : la mise en place d’une gouvernance collaborative associant les différents acteurs concernés, et surtout la création d’un fonds doté de 10 millions de dirhams. Cette enveloppe, confiée à la plateforme régionale Souss-Massa Initiative, est destinée à servir d’apport personnel de garantie pour les entrepreneures souhaitant solliciter un crédit bancaire, via des prêts sans intérêt ni garantie personnelle exigée.

Les établissements bancaires présents lors de la rencontre ont, de leur côté, réaffirmé leur intention de soutenir cette dynamique, en facilitant l’accès au crédit et en renforçant l’accompagnement des dirigeantes, en complément des dispositifs publics existants. L’enjeu dépasse la seule question du financement : il s’agit aussi de réduire le taux de défaillance des jeunes entreprises, largement imputable au manque de formation et d’accompagnement dans les années suivant leur création.

Toucher aussi les femmes rurales

Du côté de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC), l’engagement remonte à plus d’une décennie. Sa représentation régionale a proposé de mobiliser son réseau d’agences et de conseillers pour accompagner le futur plan d’action régional, en insistant particulièrement sur la nécessité d’intégrer les femmes du monde rural, souvent tenues à l’écart des circuits d’information et des réseaux d’accompagnement classiques.

Changer aussi les mentalités

Au-delà des dispositifs financiers, plusieurs intervenants ont insisté sur la dimension culturelle du sujet. L’accès au financement ne peut, à lui seul, garantir la pérennité d’une entreprise : c’est la combinaison entre volonté d’entreprendre, accompagnement de proximité et évolution des mentalités qui permettra de lever les stéréotypes de genre encore présents dans certains secteurs traditionnellement masculins.

C’est bien tout l’enjeu du futur programme régional attendu pour 2027 : transformer un discours désormais bien identifié sur les freins à l’entrepreneuriat féminin en actions concrètes, mesurables, et surtout capables de tenir dans la durée, à l’image des entreprises qu’il s’agit précisément d’aider à consolider.


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